Le marché de la suspicion

Douter de tout, traquer la vérité

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin

Par Vanessa Codaccioni
Illustration Fabien Rocca

Le terme de surveillance évoque les caméras de vidéosurveillance, la reconnaissance faciale, les drones, ou encore les objets connectés. Mais la plus vieille forme de surveillance est celle qui est le fait d’hommes ou de femmes voulant épier, regarder, se renseigner ou détecter des comportements suspects. Cette surveillance que les chercheurs appellent « latérale » ou « horizontale » connaît un essor spectaculaire depuis le 11 septembre 2001.

«
C’est cette peur du
mensonge, qu’essaient d’instaurer ce que l’on peut appeler un marché de la suspicion
»

La surveillance de masse, mobilisée par les États pour obtenir un flux continu d’informations sur leurs populations, n’est plus un fait à démontrer. Pas plus que celle organisée par de grandes entreprises pour obtenir des renseignements monnayables sur l’ensemble des aspects de notre vie sociale : la connaissance de nos loisirs, nos déplacements et voyages, nos lectures, nos communications avec autrui ou encore nos achats peut être source de profit. La période contemporaine est ainsi celle du « capitalisme de surveillance», dominée par les géants du numérique qui utilisent nos données personnelles à des fins de publicité ciblée, comme le fait
Facebook, ou pour les vendre à des entreprises intéressées par celles-ci. Les objets connectés, du frigo au thermomètre en passant par les montres, font aussi partie de ce processus visant à récolter des informations comportementales et à les monétiser ensuite1.

Néanmoins, cette surveillance intrusive et cette volonté d’obtenir des informations sans cesse plus précises sur autrui ne viennent pas que de l’État, de la police ou des entreprises. Elles peuvent aussi venir des consommatrices et des consommateurs de produits de surveillance privée, vendus par un ensemble de sociétés marchandes, parties prenantes de ce qu’on peut appeler le « marché de la suspicion». Les « marchés de la peur », qui jouent sur les angoisses, les inquiétudes et le sentiment d’insécurité d’une partie de la population, existent au moins depuis les années 1970. Dès cette date en France, dans un contexte de multiplication des vols, des cambriolages et des agressions violentes, se développe toute une économie de l’auto et de la légitime défense : de la vente d’armes à feu décrites comme pouvant « cisailler net» un voleur jusqu’à la « capsule anti-viol» censée faire fuir les violeurs par la diffusion d’une odeur nauséabonde, un ensemble d’entreprises privées font de la peur citoyenne une ressource financière. Et dès cette date apparaissent aussi, déjà, les systèmes d’alarme qui ne feront que se perfectionner à l’image des caméras de vidéosurveillance visant à détecter la présence d’intrus autour des habitations2. […]

[1] Shoshanna Zuboff, L’âge du capitalisme de surveillance, Paris, Zulma, 2020.
[2] Vanessa Codaccioni, La légitime défense. Crimes racistes, homicides sécuritaires et violences policières, Paris, CNRS Éditions, 2018

Partenaires

  • Partenaire Sofitel - Quì magazine
  • Partenaire Museu Di Corsica - Quì magazine