Nicolas Grimaldi

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Propos recueillis par Laure Filippi
Illustrations Benoît Lamare

Il est l’un des derniers grands philosophes français contemporains. Auteur prolifique, professeur émérite à la Sorbonne et spécialiste international de Descartes, son inlassable quête de vérité l’a conduit de la métaphysique à l’esthétique, en passant par l’éthique, ou encore la politique. Depuis son sémaphore de la côte basque, où il vit depuis 1968, le penseur, originaire de Sartène par son père, nous parle d’égalité et éclaire ce concept aussi complexe qu’actuel. 

«
L’inégalité est l’expérience la plus précoce, commune et naturelle
»

Quì / Dans l’un de vos premiers ouvrages, Aliénation et liberté1, vous citez la définition donnée par Alain, selon laquelle « le mépris est le refus de reconnaître un homme comme son semblable ». De quelle manière la notion d’égalité détermine-t-elle la relation à autrui et notre identité ?

Nicolas Grimaldi / Comment pouvons-nous ne pas reconnaître notre semblable dans l’autre ? Cela peut sembler évident, mais à l’échelle de l’Histoire, l’égalité est une revendication constante et sans cesse ajournée. Il n’y a pas de revendication plus générale, quoiqu’il n’y ait rien de plus difficile à définir, sinon même à concevoir. Est-ce un idéal, une utopie, ou un mythe ? Pour donner une autre définition, je citerais Jaucourt et son article de l’Encyclopédie2, selon lequel « l’égalité naturelle ou morale est fondée sur la constitution de la nature humaine commune à tous les hommes, qui naissent, croissent, subsistent et meurent de la même manière. Puisque la nature humaine se trouve la même dans tous les hommes, il est clair que, selon le droit naturel, chacun doit estimer et traiter les autres comme autant d’êtres qui lui sont naturellement égaux… C’est la violation de ce principe qui a établi l’esclavage politique et civil ». L’égalité est ainsi présentée comme originaire et inhérente à la nature humaine. Pourtant, Jaucourt restreint aussitôt sa définition en évoquant la « chimère de l’égalité absolue », si incompatible avec toute forme de société que seul un « esprit de fanatisme » pourrait la revendiquer comme allant de soi. « Dans l’état de nature, les hommes naissent bien dans l’égalité, mais ils n’y sauraient rester ; la société la leur fait perdre, et ils ne redeviennent égaux que par les lois », ajoute-t-il. Définir l’homme comme animal sociable, c’est en effet le reconnaître comme exposé à toutes les inégalités. Parce que toutes sortes de compétition ou de rivalité sont constitutives de la vie sociale, sans doute est-ce même ce qui avait suggéré à Kant de caractériser l’humanité par son « insociable sociabilité ». […]

[1] Nicolas Grimaldi, Aliénation et liberté, Masson, 1972;
[2] Jaucourt, in l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (1752-1772).

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