Un’isula cunfina

Trà quindi è u fora

Par Ghjacumina Acquaviva-Bosseur
Photographie Jean-Christophe Attard

Campà un’isula hè dinù stà à sente a so memoria. A tradizione urale corsa ci hà trasmessu una visione di u mondu chì hè stata cunservata à traversu à e forme è l’usi parechji d’una lingua sempre pront’à fà si sente.
Eccu un articulu da arricurdà ci un vechju chjam’è rispondi trà isula è isulani, trà quindi è da mare in là, trà eri è dumane.

«
Campà un’isula porta à cunfonde e so forme fisiche cù quelle di a so persona
»

Puru s’ella ferma a fiura spaziale più faciule à raprisintà si, per via di e so cunfine naturale belle staccate, l’isula hè nanzi tuttu una metafora imaginaria, un locu identificatu à mezu à un’aghja spapersa. Da a so scuperta miraculosa fatta à casu, à l’orlu di i scoglii battuti da i venti, si sculineghjanu, cun ella, e cunfine tracciate da e brame di l’omi. Tante brame chì i portanu à avvià si verdi’ssi paesi di l’ancu à scopre. […]

Traduction française

L’île, une fluctuation entre intériorités et extériorités

L’île reste parmi les terres les plus identifiables, de par ses pourtours naturellement détachés du continent, elle est avant tout une métaphore au service d’un imaginaire collectif. Elle est un lieu identifié qui contraste avec l’immensité qui l’entoure.

Sa découverte souvent miraculeuse, laisse deviner les contours imprévisibles de ses roches battues par les vents, c’est à travers ces limites fluctuantes que les hommes ont suivi à la trace, leurs aspirations les plus profondes.

L’île est portée par ce désir, pourtant bien ancré, du voyage vers l’inconnu.

La montagne comme la mer, se réponde métaphoriquement : l’horizon comme les cimes ponctuent les rituels de passages les plus significatifs d’une cartographie imaginaire, celle des voyages initiatiques, des contes et des mythes.

Habiter une île par sa langue le corse, c’est accepter de confondre son être avec les formes si variables d’un paysage qui nourrit une relation affective et charnelle. L’ochju par exemple, est caractéristique d’une langue très polysémique, qui joue avec des analogies métaphoriques. Il peut être l’organe de la vue, un regard porté, une source naturelle qui s’écoule et rappelle encore cette délimitation fluctuante si caractéristique d’un temps vécu comme un cycle, celui de l’éternel retour.

Habiter une île c’est accepter de faire corps à jamais avec elle, et ce lien d’appartenance s’affirme dans un langage, celui de l’implicite et de la proximité vis-à-vis d’un collectif. Un collectif humain et non humain qui s’affirme et s’identifie par la distinction vis-à-vis d’un extérieur, et c’est bien la variabilité des positionnements de chacun qui permet d’identifier son groupe d’appartenance dans une culture communautaire ou la complexité, ou la diversité ne s’oppose pas à la complémentarité. Or, comme nous le rappelle le géographe F. Ratzel, la guerre consiste à vouloir promener ses frontières sur le territoire d’autrui.

D’une berge à l’autre

Être à l’écoute puis exprimer sa manière d’appartenir à une Terre, voilà une forme de reconnaissance opérée de l’intérieur, une réponse politique définie exclusivement à partir d’un pouvoir centralisateur, extérieur.

La tradition orale en Corse a conservé une manière d’Être au monde que l’identité, définit par la modernité ou la pensée naturaliste, n’a pas pu concevoir. Le sentiment d’appartenir à un peuple, une terre, une mémoire collective correspond à un système d’identification analogique de proximité, où la connaissance commune est encore nécessaire pour se reconnaitre en Corse.

Notre langue démontre notamment par la fluctuation consonantique qui la caractérise, combien une prononciation, par analogie, traduit une appartenance géographique affirmée. Un toponyme connaîtra plusieurs versions, et traduira non seulement le lieu qui est observé mais également la région, voire le village d’où est originaire celui qui l’observe :  Córsica (« g ») correspond au parler du nord, Córzica/« c ») zone médiane, o Còrzica/« c » extrême sud. La langue corse est polynomique d’après le concept proposé par le linguiste Jean Baptiste Marcellesi dans les années 70, a permis de reconnaître qu’une structuration linguistique, sans centre, est tout à fait concevable : libre à chacun d’exprimer depuis son intériorité toute réalité extérieure.

Le sentiment d’appartenance propres aux cultures analogiques, dont la Corse a conservé des traces très vivaces, a été très mal interprété par la pensée naturaliste dominante. Le sentiment d’appartenance à un collectif, ne séparent pas les humains des non humain (terre, végétaux, eaux, montagne…) a été confondu avec l’idée d’affirmer une propriété matérielle exclusive, qui menace un progrès anthropocentré, voire la République.

De l’autre côté de la mer

L’île est à la fois exposée et immergée, cette ambiguïté lui confère selon Fernand Braudel les attributs d’un conservatoire des traditions. C’est en suivant le cours des principaux fleuves de l’île que l’on pourrait y percevoir ses cicatrices les plus profondes. Tavignani et Golu qui ont permis aux troupes extérieures d’affirmer, depuis l’intérieur, leur pouvoir par la force des armes. Mais les conflits les plus violents sont ceux qui perdurent. La colonisation a participé à normaliser le centralisme et dévaloriser la culture de la fluctuation telle que l’anthropologue Max Caisson la qualifiait en évoquant l’opération cartographique du Plan Terrier au XVIIIe :

 « La géométrisation » de l’espace social passe par le cadastre…. C’est-à-dire la délimitation d’un camp, qui est aussi bien un champ, le militaire étant toujours derrière le politique. Statistique et cadastre ne sont pas seulement techniques d’information et de contrôle pour les grandes bureaucraties, mais effort pour changer l’espace social. En premier lieu, ils modifient le sens de la propriété mais, en définitive, ils ont pour effet de transformer en profondeur les sociétés traditionnelles en transformant la représentation qu’elles peuvent se faire d’elles-mêmes. (…) Or un certain flottement dans la délimitation des territoires à tous les niveaux va de pair ici avec une prédominance du verbe sur l’écrit, de la parole d’homme, qui exige la présence et qui apporte sûreté et fondement sans délimiter abstraitement. »[1]

Habiter la Corse : Une culture de la fluctuation

A piazza est un exemple caractéristique pour Max Caisson qui revient sur cette culture du flou en insistant sur cette dynamique constante entre intériorités et extériorités, si variable selon les points d’ancrages.

« Il est une autre limite qui reste flou dans la société corse, c’est celle qui sépare le public du privé. Ceci se manifeste dans le régime de propriété, par le statut de, qui est la propriété de tous, ce qui ne signifie pas qu’il est la propriété d’une entité abstraite appelée commune, province, État, etc ; Mais que chacun, appartenant à une certaine communauté, peut s’y établir moyennant le respect de quelques règles. Mais cela est éprouvé mieux encore par celui, étranger, qui pénètre dans l’espace de la piazza dont Dumenicantone Geronimi[2] dit que, bien qu’elle soit du domaine public, habitants de la maison s’y sentent chez eux et l’étranger à la famille, un intrus[3]. »

L’île, la présence d’un passé en devenir 

C’est à travers ses parcours, réels et rêvés, vécus ou médiatisés, individuels ou collectifs que les hommes interagissent, ou pas, avec l’île qui les habite.

« Pour maîtriser leur espace, les Corses ont dû épouser ses formes et les comprendre dans leur propre espace du corps ; et pour y habiter, ils ont eu à établir une communication subtile avec tous ces espaces hétérogènes, à savoir comment les utiliser, comment les écouter, comment accueillir leurs rythmes. Il a fallu acquérir une maîtrise dans l’art de moduler ses propres énergies, d’en recevoir du corps de l’île, d’en dépenser en dépliant l’espace et les formes de leur corps. Il y a là quelque chose qui tient du métier de sculpteur, d’un sculpteur qui ne façonnerait pas des pierres mais l’espace même. Fallait-il donc qu’en plus les Corses fabriquent des formes quand ils ont constamment à manipuler tant d’autres formes secrètes, qui leur transmettent rythmes et forces libres ? Fallait-il qu’ils créent des objets accumulateurs d’énergies déliées quand partout l’espace rend libre et suscite la liberté ?[4] »

Cette dynamique complexe, entre intériorités et extériorités pousse l’humain à affirmer une individuation par

le jeu d’une distanciation, variable, mais bien nécessaire vis à vis du sentiment d’appartenir à un collectif préétabli.  Or, L’île renvoie à cette part d’intimité, une intériorité qui s’inscrit dans un processus créateur sans cesse renouvelé, à chacun d’y trouver les moyens de d’y inscrire une présence résonnante[2].

Les ruptures socioéconomiques que la langue française a participé à instaurer en Corse, ont participé et participent encore à maintenir une distance entre l’être (entendu en tant que physicalité et intériorité) et le territoire où il habite. Or, sans cette résonnance avec le lieu, le sentiment d’appartenir à un collectif est biaisé.

Une langue, de par la variabilité des formes et des usages qui la caractérise, participe par l’affirmation individuée à définir une appartenance à un collectif. Or, cette affirmation ne peut faire l’économie d’une distanciation vis-à-vis d’une extériorité, et nécessite bien un ancrage. Une île libérée des paradigmes coloniaux qui entretiennent une dualité entre un centralisme dominant et une dite minorité dominée, paradoxalement toujours plus nombreuse.

Afin d’assurer la prospérité d’une île voire d’un archipel commun en devenir, gage d’une économie contributive sereine, la responsabilisation de chacun est essentielle, et par conséquence celle des collectifs, déterminante. Les collectifs qui se définissent comme peuples, devront reconsidérer leur rapport aux intériorités et leurs relations de proximité. Le débat sur l’autonomie politique si désirée par certains et si décriée par d’autres pourrait relever le défi de ce que Harmut Rosa appelle en termes de Résonnance. Il s’agit bien de responsabiliser les collectifs de proximité afin de composer avec la diversité de chacun des membres, humains et non-humains.

[1] Max CAISSON, « Une culture du flou », Mesure de l’île. Le Plan Terrier de la Corse 1770-1795, Corte, Musée de la Corse, 1997, p 93

[2] Geronimi, Dumenicantone A. « Perception et organisation de l’espace dans le village corse » Études Corses, N. 20-21, 1983, p. 153-201.

[3] Max Caisson, Op.Cit.

[4] José GIL, La Corse entre la liberté et la terreur. Étude sur la dynamique des systèmes politiques corses, Paris, La Différence, 1984, p. 275.

[5] La résonance selon Hartmut Rosa insiste sur la nécessité de fluidifier le rapport à soi, au corps, au monde en prenant conscience d’un temps de la co-présence d’un passé futur, présent en train de se faire.
Hartmut Rosa, Résonance. Une sociologie de la relation au monde, Paris, La Découverte, coll. « Théorie critique », 2018, 536 p

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